jeudi 11 avril 2013

Le bout du chemin

Il y a eu du chagrin, ce jour de pluie où Sopheak a appris l’inéluctabilité de la maladie qui jetait sur son avenir une ombre grise et uniforme. Il y a eu de la colère, celle, salvatrice, qui donne l'énergie de ne pas abandonner, et du découragement comme on en connait dans un pays où rien ne se mesure à l'aune de nos exigences d’occidentaux. Il y a eu de l’inquiétude lorsque à force d'obscurité au travers de sa route, Sopheak ne retrouvait plus son chemin. Il y a eu des rencontres, de généreuses rencontres, de l'espoir, beaucoup d'espoir. Et l'envie de se battre à ses cotés.
Et il y a Sopheak, son talent, ou plutôt ses talents, fabuleux peintre et dessinateur, extraordinaire musicien, sa gentillesse et sa douceur.
De passage à Siem Reap, avec mon amie Paulette, pour qui ce séjour est une grande première, nous sommes allées retrouver Sopheak. "Monsieur" Sopheak comme m'a précisé le conducteur du tuck tuck qui nous a accompagné et qui le connaissait. Sopheak vit dans la petite maison de son professeur, un maître de musique traditionnel estimé. Dans un village à quelques kilomètres de Siem Reap, au bout d'un chemin de terre rouge qui laisse dans la bouche un gout de métal et dépose sur la peau une fine poussière ocre. 
A peine arrivée, le petit monde du village s'est rassemblé autour de MamMen, le professeur, et  de Sopheak. Quelques jeunes se sont joint à nous et ont sorti les instruments soigneusement rangés sous des tissus protecteurs. 
Dans la maison commune, ils ont improvisé un concert de ces étranges instruments.


 
 
 
      
L'adolescent introverti et taciturne qu'il était s'est mué en un jeune homme heureux et fier de lui, gardant une timidité qui le fait joliment rougir au moindre compliment.
Sopheak assure deux soirées par semaine des concerts de harpe dont il est devenu un grand professionnel dans un palace sur la route d'Angkor, l'Amansara Resort. Il est retenu pour d'autres soirées dans un nouvel hôtel qui ouvre très prochainement ses portes. Egalement remarqué par des organisateurs d’événements artistiques, il anime aussi des manifestations musicales.
Et Sopheak continue à peindre, il vend ses cartes aux touristes quand il en a l'occasion,
perfectionnant son style et ses techniques.
Il n'a rien lâché, rien perdu, rien trahi, merci Sopheak pour ce que tu as su nous apprendre.
Alors hier, il y a eu de l'émotion, une belle émotion...



dimanche 7 avril 2013

Voilà pourquoi

Voilà pourquoi après la première fois, il y eu la seconde et les suivantes...
Ne vous y méprenez pas, je ne suis qu'une égoïste qui me gave de sourires et de tendresse, qui me saoule du bonheur de chaque rencontre, qui m'empiffre de rires et de douceur,  qui me brûle au feu de leur amour. Sans jamais être rassasiée...
 

 

 


 
 
En réalité, je reçois mille fois plus que ce que je donne...

vendredi 5 avril 2013

La première fois

La première fois c'était en automne 2007, en atterrissant au Vietnam,  je découvrais cette Asie, bouillonnante, légère, meurtrie, fiévreuse, déconcertante, joyeuse.
Cette Asie, dont mon père m'avait insufflé la respiration exaltante.

Année 54, mon père travaillait comme mécanicien navigant pour une compagnie aérienne de Toulouse, la Sageta, qui reliait Toulouse à Saïgon. C'était la fin de la guerre d'Indochine, destinés à rapatrier les blessés et à convoyer du matériel pour l'armée, les "Armagnacs" étaient de magnifiques avions capables de transporter entre 80 et 160 passagers (selon leur transformation en classe grand luxe couchettes ou économiques).
A ma naissance mon père avait cessé ses vols sur le Vietnam, les Armagnacs étaient envoyés à la casse, après un scandale politico-économique qui avait fait la une du Canard Enchaîné et secoué le petit monde de l'aviation.
Le temps de mon enfance fut baigné des récits passionnés de mon père. Je l'écoutais me raconter les rizières inondées de soleil,
les effluves des mangues vertes et des poissons séchés dans l'agitation bruyante des marchés colorés. Je le suivais le long des ruelles encombrées de petites échoppes, admirant les femmes en Ao Daï et chapeaux coniques se hâtant vers la pagode pour y honorer Bouddha.
Je frissonnais devant la folie contrastée des cieux de mousson et la violence des pluies de novembre, je respirais la puissante odeur d'encens et d'opium mêlés du  quartier chinois de Cholon.
Je me tenais sur le bac qui traversait le grand fleuve, Mékong fécond et impétueux, (qui me fit dévorer le torride "Amant" de Marguerite Duras).
Et par dessus tout, comme une note tenue dans une partition allegro, je naviguais sur la baie d'Halong, nimbée de cet éclairage laiteux et du mystère de ces incroyables ilôts parsemées au gré des vents, cailloux semés là par un petit Poucet facétieux.
Ces histoires ont capturé mes rêves d'enfant, et, comme autant d'éclats de lumière, ont nourri l'imaginaire de mes 10 ans.
Lorsque presque 40 ans plus tard, je foulais pour la première fois le sol de Saïgon, devenu HoChiMinh, je su avec certitude que j'étais enfin arrivée...
Il y a eu d'autres portes ouvertes, après le Vietnam, le Laos, et la Malaisie, la Thaïlande et bien sur le Cambodge. "Tombée en amour" de ce continent, chaque voyage me renvoie à cette première rencontre avec mes rêves de petite fille, et si maintenant je retrouve avec bonheur ma deuxième famille au Cambodge, je le dois à cette toute première fois...  

L'armagnac, l'avion des vols Toulouse -Saïgon, il n'y en a eu que 8 de construits, c'était à l'époque le plus grand avion français. 
Le plan de vol était le suivant:
Toulouse: décollage à 21h30 
Beyrouth: arrivée à 08h10 (J+1) petit déjeuner au sol et décollage à 9h40, un repas servi en vol 
Karachi: arrivée à 19h50, repas au sol et décollage à 21h20
Calcutta:  arrivée à 4h05 (J+2) petit déjeuner au sol, décollage à 5h35 une collation  en vol 
Saïgon: arrivée à 14h15...deux jours et deux nuits plus tard!  
Merci à Yannick pour ses patientes recherches sur les traces de notre histoire.

(Les tableaux des rizières et des femmes en Ao Daï sont en laque, travaillés artisanalement par des jeunes gens handicapés suite à l'intoxication de leurs parents par l'agent orange. Ce défoliant extrêmement toxique a été utilisé massivement sur les populations civiles par les américains pendant la guerre du Vietnam. Les générations suivantes en paient encore le prix. C'est au cours d'une visite dans le delta du Mékong que j'ai eu l'occasion de m’arrêter dans un atelier de réadaptation et de fabrication d'objets en laque)